« Quand les journalistes sont les cibles d’actes de violence, c’est la société tout entière qui en paie le prix »

Published On décembre 19, 2019 | By Samanta Bellange | Actualités

C’est autour du thème « Renforcer la coopération nationale pour la sécurité des journalistes en Haïti »  que l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO)  a organisé, le mercredi 18 décembre à l’hôtel Le Plaza, un atelier de réflexion réunissant des représentants d’associations de médias et de journalistes, des dirigeants du Conatel, des responsables d’organisations nationales et internationales, des organismes de défense de droits humains et des ambassades des États-Unis et du Canada.

« Les agressions et crimes commis contre les journalistes sont malheureusement de plus en plus fréquents en Haïti », a d’entrée de jeu lâché la directrice de l’UNESCO en Haïti, Pilar Alvarez, à l’ouverture de l’atelier. Plus récemment, durant la période de « peyi lòk », beaucoup de journalistes ont été agressés, a rappelé la directrice, estimant qu’il est important que chaque pays dispose d’un ensemble d’instruments pour mettre fin à l’impunité des crimes commis contre ces derniers.

L’un des buts de l’atelier consiste à renforcer les mécanismes qui combattent les discours de haine et les pratiques de désinformation dans la société. « Des discours de haine et la désinformation peuvent potentiellement conduire à des tensions accrues. Les discours de haine et la désinformation circulant sur Facebook et les applications de messagerie mobile comme WhatsApp peuvent polariser et diviser la société », croit Pilar Alvarez.

Depuis le début de la crise en Haïti, 50 journalistes seraient victimes de violence, d’assassinat et de menaces de mort, a avancé, pour sa part, la directrice des droits de l’homme du Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH), Hanan Talbi, citant les données de la Fédération de la presse haïtienne. Elle a rappelé un communiqué de la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) et du bureau du rapporteur spécial pour la liberté d’expression qui lui est attaché, M. Edisson Lanza, soulignant : « L’Etat a le devoir de garantir que les journalistes et les communicants  qui remplissent leur mission d’information dans le cadre  d’une manifestation publique ne font l’objet de détention, menace, agression ou limitation de quelque forme que ce soit dans leurs droits d’exercer leur profession ».

Mme Hanan Talbi indique plus loin que la CIDH a été informée des « discours haineux incitant à la violence qui circulaient sur internet, mais également diffusés par le biais d’émissions de radio ». Pour la commission, ces discours auraient pour effet d’exacerber la polarisation politique et les attaques contre la presse en général. Mme Talbi appelle donc à une prise de conscience de la  nécessité de mieux protéger le travail des journalistes.

« Quand les journalistes sont cibles d’actes de violence, c’est la société tout entière qui en paie le prix »

La liberté de presse, l’habilité des journalistes à effectuer leur travail en toute sécurité, est l’une des principales assises d’une société démocratique. Elle est essentielle à la protection des droits de la personne et des libertés fondamentales, a soutenu Alexandre Côté, chef de la coopération ambassade du Canada,  rappelant la noblesse et l’importance du rôle des journalistes dans notre société.  « Quand les journalistes sont cibles d’actes de violence, c’est la société tout entière qui en paie le prix », estime Alexandre Côté.

Le journalisme est un métier qui affronte de nombreux défis, dont l’insécurité, reconnait M. Côté, invitant à la protection des journalistes devant faire leur travail en toute sécurité. Celui-ci croit que nous devons promouvoir la vérité, un professionnalisme journalistique, condamner la violence, la confusion et la désinformation.

De son côté, Jeanne L. Clarc, conseillère aux affaires publiques de l’ambassade des États-Unis en Haïti, dit dénoncer et condamner  les violences exercées contre la presse, tandis que les journalistes tentent simplement d’exercer leurs fonctions  dans le cadre de leur profession. Elle affirme regretter qu’il y ait des journalistes ayant perdu leur vie cette année, ainsi que ceux qui ont été agressés, alors que ces derniers essayaient d’informer tout simplement les citoyens de l’actualité. Elle invite la justice à sévir contre les criminels ou ceux qui agressent les journalistes.

« Tous, nous connaissons les défis. Mais les solutions sont ici devant  nous. Elles reposent sur nos épaules. En tant que membres d’une presse libre, vous pouvez placer la barre haut pour une conduite acceptable. Vous pouvez réécrire ou appliquer les codes d’éthique existant pour les professionnels des médias », exhorte M. Clarc, appelant à la valorisation du travail de la presse, tout en encourageant toute idée visant à soutenir une presse responsable dans le pays.

La sécurité des journalistes commence dans leur milieu de travail…

« Le journaliste doit être en sécurité dans son milieu de travail. Ce n’est pas toujours possible. Ce n’est pas toujours garanti à cent pour cent. Mais tout commence là, dans le milieu de travail », a soutenu le président de l’Association nationale des médias haïtiens (ANMH), Frantz Duval, rédacteur en chef du quotidien Le Nouvelliste, qui évoque néanmoins des « milieux de travail souvent précaires, parfois inadaptés ». C’est à partir de là (les médias) que les journalistes commencent à apprendre les bonnes et les mauvaises pratiques de la profession, a-t-il rappelé.

Frantz Duval a expliqué que, dans le cadre de leur travail, les journalistes doivent souvent sortir de leur cocon, pour aller faire des reportages, se rendre dans les rues, rencontrer des gens, lesquels ne sont pas toujours bien intentionnés, pour traiter d’un matériau difficile qu’est l’actualité.  Et souvent, a-t-il remarqué, les faits, les opinions finissent par provoquer des conséquences qui peuvent être  fâcheuses.

« En Haïti, la liste des journalistes ayant été fauchés dans le cadre de leur métier est longue et ancienne, malheureusement… », relate Frantz Duval, informant qu’Haïti fait partie de la liste des 25 pays où des journalistes sont morts en 2019, selon l’organisme « Reporters sans frontières » qui a plus loin souligné que, de nos jours, beaucoup plus de journalistes meurent dans des pays en « paix » que dans ceux en « guerre ». « C’est une très mauvaise chose », a-t-il estimé.

« L’insécurité qui affecte les journalistes, c’est d’abord l’insécurité nationale que nous vivons tous au jour le jour. Personne n’en est exempt. On peut sortir de chez soi, ne pas rentrer tout simplement parce qu’on était au mauvais moment, au mauvais endroit… », a martelé l’éditorialiste, ajoutant qu’il y a aussi « l’insécurité de représailles » dont peuvent être victimes les journalistes à cause de leur travail ou leurs opinions. « Cette insécurité doit être dénoncée, combattue et on doit tout faire pour que les cas se réduisent le plus possible », a-t-il recommandé.

Le numéro un de l’ANMH rappelle aux journalistes que le micro, la plume, le papier, ou quelle que soit la forme d’expression utilisée, peuvent provoquer des conséquences graves. Même s’il reconnait qu’il n’y a pas de génocide en Haïti (à l’exemple de Rwanda, avec radio Mille collines), le journaliste concède qu’il y a malheureusement beaucoup de catastrophes que la presse accompagne. Il a invité les journalistes à faire attention « aux discours de haine ». Parfois, selon lui, on fait la promotion de la haine sans s’en rendre compte, alors qu’on pense faire de la politique, ou qu’on pense combattre l’autre, tout en semant, en réalité, des « petites graines », dit-il, dans la tête des gens qui nous écoutent et qui peuvent avoir des conséquences désastreuses.

Le Conatel appelle au respect des valeurs et de la liberté d’expression…

La démocratie ne peut plus fleurir que si la sécurité de tous les membres de la société est garantie, y compris celle des journalistes, croit le responsable de la direction de la radiodiffusion du Conatel, André Lubin. « Au même titre que d’autres corps de métier, les journalistes sont aujourd’hui sur la ligne de front dans la défense de nos valeurs, de nos aspirations, de nos droits et de notre liberté, nos institutions, notre vivre-ensemble », a rappelé le responsable, qui a salué le courage de ceux qui exercent leur métier avec professionnalisme et contribuer ainsi au mieux-être en Haïti.

Au nom du Conatel, André Lubin dit condamner et déplorer fermement les actes d’insécurité auxquels sont soumis des journalistes dans l’exercice de leur profession. Pour lui, ceux qui les commettent fragilisent autant le processus démocratique que la liberté d’expression.

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